Osons l’accueil

Le parcours des migrants est un chemin de survie semé d’embuches ; cependant la crise n’est pas uniquement la leur. C’est aussi celle de l’Europe et celle de chacune de ses nations. Si cette crise est a priori la conséquence de la guerre en Syrie, les migrants se heurtent à notre accueil en demi-teinte. La crise est bien la nôtre, en tant que nation et individus : pourquoi avons-nous peur d’accueillir ?

Former des frontières

Nous nous définissons par ce que nous pouvons comprendre de nos limites et de notre image. Or, ces limites et cette image sont matérialisées par notre territoire, nos frontières. Lors d’une récente émission à France Info, Axel Kahn évoque que les frontières sont importantes car elles permettent l’identité des nations. De plus, quand le Moi, ou l’identité se sent attaqué, malmené, le premier réflexe, comme je l’avais évoqué dans un précédent billet, consiste à ériger des barrières, afin de marquer  son individualité, son identité. Les frontières devenant alors hermétiques.  La limite est marquée permettant de redéfinir qui nous sommes et de pouvoir se sentir contenu dans cette limite (On peut se référer ici au Moi-Peau de Anzieu).

De ce point de vue, au risque de choquer, en France, il n’y a pas beaucoup de différence entre des politiques de gauche ou droite et une extrême droite. Si les premières se défendent en réfléchissant à l’organisation et à la régulation des frontières, la seconde a au moins le mérite de ne pas se cacher derrière une défense psychologique construite et assume plus clairement (quoique) ses revendications xénophobiques et donc ses peurs. Le contrôle et l’organisation peuvent très bien être apparentés à un mécanisme de défense face à l’étrange et l’inconnu, c’est-à-dire à un mécanisme permettant de maintenir l’identité nationale – le Moi – en l’état.

Élargir les frontières

Cependant, nos frontières évoluent en fonction de notre conscience. Le passage de conscience locale à une conscience nationale est actée : nous ne nous définissons plus comme Breton ou Dauphinois, mais avant tout comme Français habitant ces régions. Même si les changements des frontières régionales cristallisent encore quelques identités locales, on est loin de crises majeures. En revanche, la conscience européenne est en cours d’acquisition. Comme nous le voyons ces temps-ci, les frontières peuvent se refermer à tout instant, malgré l’espace Schengen.

Axel Kahn ajoutait que les frontières étaient importantes à conditions qu’elles puissent être traversées. Ouvrir les frontières signifie alors grandir en conscience. Au fur et à mesure des siècles, nous passons d’une conscience très locale – le village – à une conscience de nations, puis plus tard, nous nous identifierons en tant qu’Européens et plus tard encore, nous serons des habitants de la Terre comme certain le revendique déjà. Cette ouverture de conscience implique la compréhension d’enjeux et de problématiques de plus en plus vastes ; les frontières matérielles évoluant parallèlement.

Mais grandir en conscience, et donc élargir les frontières, impliquent en même temps un changement d’identité en lien avec espace-temps de plus en  plus grand : être conscient d’un territoire de plus en plus vaste et d’événements de plus en lointains. Derrière cette crise, il y a la peur de se perdre, c’est-à-dire de perdre son identité et de se laisser envahir par des objets (au sens psychologique) incontrôlables, d’où la volonté actuelle de contrôler. Il y l’angoisse de ne plus se retrouver tel que nous nous connaissons, et l’angoisse de la diffraction, de l’éparpillement, de ne plus être intègre et indivisible.

Accueillir

S’ouvrir demande alors une grande confiance en l’avenir, mais surtout en notre propre identité : être suffisamment soi-même pour commencer à se laisser désidentifier et à se laisser réintégrer différemment.

Arnaud Desjardins, le regard pétillant, revenait sans cesse au “Oui, oui à ce qui est”. Cela ne veut pas dire de tout accepter bêtement sans discernement. Ce “oui” signifie d’abord la pleine acceptation et compréhension de la situation et de l’instant présent. Prendre avec soi l’instant présent.  Le présent est tel qu’il est et il n’est pas possible de le modifier. On ne peut donc que l’accepter. Cependant, l’acceptation n’a rien à voir avec une résignation comme bien souvent on l’objecte. Accepter c’est comprendre les mécanismes de l’événement, comprendre les causes, comprendre les buts, comprendre, d’une manière beaucoup plus générale, l’énergie qui se manifeste à travers l’événement : comprendre la proposition de vie qui se manifeste. A partir de cet instant, l’acceptation est pleine et entière. Il y a alors accueil. Même si cela parait de prime abord négatif ou néfaste. On ne peut que le constater et en comprendre son énergie.

De manière plus pragmatique, l’accueil n’est donc pas toujours facile. Cela peut être violent. Car tout accueil, est une remise en question de soi. Cela implique une nouvelle compréhension de l’autre et surtout la capacité à l’intégrer, à le faire soi. L’accueil est donc un changement d’identité et une nouvelle frontière franchie et repoussée plus loin.

Concernant les migrants, pourquoi ne pas faire des corridors humanitaires et répondre à la guerre autrement que par un positionnement de contrôledes ventes d’armes lucratives et l’argument qu’il n’est pas possible d’accueillir tout le monde dans le contexte économique actuel ? Pourquoi pas d’accueil simple et chaleureux ? Ne serions-nous pas plus grand à répondre par des bras ouverts ? Je vous invite vivement à lire le récit plein d’humanité de Kouamé “Revenu des ténèbres”, jeune homme de 14 ans qui a du fuir son pays et gagner l’Europe.

Or, comme nous l’avons vu plus haut, l’élargissement des frontières jusqu’à une seule et unique Terre, ne peut se faire qu’avec l’état de conscience qui va avec. Le Moi étant la part de conscience qui a besoin de protection et d’identité, ouvrir trop vite est insupportable, impossible, voire destructeur. C’est pourquoi, au niveau des nations, l’ouverture n’est pas franche et claire, elle se fait avec parcimonie. Il y a encore besoin de se protéger.  Néanmoins, l’évolution de conscience doit être accompagnée en douceur, dans la compréhension et la bienveillance. A chacun de nous d’évoquer l’idéal de l’accueil…

 

 

Crédit photo : Pixabay - unseennetwork

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4 réponses

  1. Sandrine dit :

    L’accueil est pour moi davantage une expérience à vivre qu’un idéal à suivre. S’accueillir soi-même n’est déjà pas une mince affaire alors accueillir l’altérité… C’est vrai qu’y mettre une intention nous aidera certainement.
    Ne serait-il pas possible également d’être à la fois identifié à son foyer, son village, sa région, son pays, son continent, sa planète ?
    Enfin, en ce qui concerne cette notion de frontière, Didier Anzieu parle du “Moi-peau” puis du concept d’ “enveloppe psychique”. Et d’autres chercheurs dont René Kaës se sont interrogés sur l’enveloppe groupale. Leur apport et celui des sociologues peut nous éclairer sur cette question des frontières. Remarquons simplement que la peau n’est justement pas imperméable. C’est bien une zone limite entre l’interne et l’externe où les échanges participent du mouvement d’équilibration. Il n’ y aurait pas un état fixe équilibré mais toujours ce mouvement vers l’équilibre. Peut-être est-ce mouvement, ce changement qui résiste à l’accueil ?

  2. Kristelle dit :

    Merci !

  1. 21 avril 2018

    […] L’accueil de l’autre et l’intégration citoyenne sont tout d’abord indispensables à un environnement propice à l’éducation. D’autre part, il est important de mettre en lumière et de réfléchir à certains processus psychique comme les enjeux majeurs de l’adolescence ou, dans une autre dimension, le positionnement par rapport aux devoirs. Enfin, la question de l’éducation ne peut se penser sans faire un lien avec le socius et les principes d’évolution de conscience. […]

  2. 1 mai 2018

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