Terrorisme, état limite de la pensée

Suite aux derniers attentats parisiens fin 2015, quelque chose me dérangeait profondément devant les d/ébats des discussions, des blogs et des émissions radio-télévisées. Et en effet, au-delà des actes cruels et des souffrances, se joue notre capacité à penser, c’est-à-dire à élaborer des formes-pensées adéquates pour y répondre. 

État des lieux

Comme pour les attentats de janvier 2015, nous avons eu droit à une débauche médiatique émotionnelle : la biographie des personnes tuées avec leurs potentialités de vies avortées, les héros de la soirée, les lamentations du lendemain, sans oublier les interviews des proches. Je ne nie pas l’immense détresse et terreur de ces personnes, ni même l’incapacité d’en faire autant si cela m’arrivait. Cependant, au-delà des souffrances individuelles, je propose d’interroger notre pensée commune. Et, de ce point de vue, la sphère médiatique n’est pas envahie de pensées ou de raisonnement, mais d’émotions.

Avant d’aller plus loin, il est intéressant d’étudier l’enrôlement des jeunes terroristes. Je vous renvoie au documentaire diffusé récemment sur LCP « Jihad 2.0 ». Les recruteurs visent des post-adolescents en recherche d’idéalisme et de prestige personnel et dont la pensée musulmane n’est pas très définie. Il n’en sera alors par la suite, que plus facile pour les conditionner à un discours extrémiste islamiste anti-occidental. Cela va jusqu’à la prise de drogue afin de faciliter les actions kamikazes. Daesh propose ainsi un parcours où la pensée personnelle devient impossible en dehors de ce que l’organisation propose. C’est un système mafieux où la valeur de l’idéal prône sur la réflexion.

De cette organisation idéaliste, sans réflexion, découle une action où la pensée est exclue. Le mot terrorisme vient de terreur, qui engendre la peur et la sidération, c’est-à-dire un état émotionnel où la pensée est incapable de se formaliser. Or, comme un effet miroir, nous, français, nous réagissons exactement sur le même plan : incapables de penser la crise, la réaction émotionnelle est de rigueur.

Ainsi, au niveau national, nous restons dans un magma émotionnel, dont les journées de rassemblement ou les minutes de silence en sont le symbole. Je ne dis pas qu’il ne faille pas les faire. Car cela est un des moyens de fédérer une nation (au même titre qu’un match de foot). J’attire juste le regard sur l’absence de pensée durant ces moments-là. Allons même plus loin, toute pensée est savamment évitée : la personne qui pense, est immédiatement stigmatisée comme la personne qui ne compatit pas au deuil national et à la souffrance des victimes. Il était intéressant de voir la stigmatisations des non-Charlie (et non pas forcément des anti-Charlie) lors des attentats de janvier. Aujourd’hui, la minute de silence est un événement dont il est difficile de se soustraire sans être montré du doigt. Comme si, le ressassement émotionnel national de l’événement permettait de changer l’état des choses. On arguera le devoir de souvenir et le « plus jamais ça ». Mais en quoi, ressasser ce qu’on ne veut pas, crée ce que l’on veut ? Or, le pouvoir de la pensée est justement de créer des choses nouvelles. Et, sans pensée, nous restons dans une simple réactivité et répétition émotionnelle en évitant soigneusement les questions dérangeantes.

État critique

Je vous propose un parallèle, plus familiale, face à l’enfant en colère. Bien que cette comparaison puisse paraître incongrue, elle permet d’établir plus clairement le déficit de pensée. Lorsqu’un enfant est en crise, celui-ci demande une réponse à son problème. Or, la qualité de la réponse dépend de la capacité d’écoute de son entourage. Cette capacité d’écoute dépend directement de la capacité de l’adulte à s’ouvrir à l’enfant, sans jugement. Cependant, cette attitude ne peut exister que lorsque que l’adulte est lui-même en capacité à se remettre en question. Face à un enfant en crise, celui-ci interroge donc notre propre moi d’adulte et notre positionnement par rapport à lui. Si nous sentons un problème, c’est que notre propre moi est intérieurement mis à mal. Que se passe-t-il dans ce cas ? Il existe deux attitudes : La défense afin de garder l’intégrité du moi, ou l’écoute évolutive pour une réponse adaptée.
En psychologie, les défenses possibles sont complexes et nombreuses : déni, attaque, justification, etc. Envers un enfant en crise, il est possible ainsi d’agir en usant d’autorité, en grondant, en lui imposant ce qu’il doit faire ou non. Dans tous les cas, les défenses sont utilisées pour maintenir l’intégrité du moi de l’adulte en l’état. Concernant les attentats, l’unique fil rouge quotidien concerne la sécurité intérieure et donc la défense : renforcement de l’état d’urgence, renforcement des forces de l’ordre, renforcement des contrôles aux frontières et… intensification des frappes en Syrie.
D’autre part, un phénomène de défense possible consiste à reporter la cause du problème sur l’autre. C’est forcément l’enfant qui est la cause la crise et on va répondre en essayant de régler le problème de l’enfant. Dans ce cas, il y a un effet séparatiste, sans penser que la qualité de la relation, incluant le moi de l’adulte, puisse être en jeu. C’est la piste suivie notamment par les thérapies familiales où un travail se fait sur chacun des membres de la famille et sur la famille globalement, même si le “problème” semble d’abord être celui de l’enfant. Ainsi, pour les événements advenus, nous nous interrogeons sur les extrémistes, les jeunes en manque de repères, la force de Daesh, l’enrôlement etc, mais rarement sur notre propre responsabilité et les relations que nous entretenons envers les jeunes, les musulmans, les religions, l’éducation et la spiritualité en général.

État créateur

Dans une attitude de défense, le sujet ne se pense pas et ne pense pas non plus la situation. Penser signifiant deux mouvements : le premier concerne le mouvement d’analyse et d’étude de la situation ; le second mouvement, concerne la capacité à discerner la solution, la conceptualiser mentalement pour la partager et la réaliser concrètement par la suite. Or ces mouvements ne peuvent se faire sans écoute. Et l’écoute ne peut se faire sans prendre de la hauteur sur la situation et soi-même. Si nos désirs et nos peurs nous embarrassent, il ne peut y avoir d’écoute. L’écoute ne peut se faire qu’avec un minimum de non-attachement à soi-même. De plus, l’écoute ne s’arrange pas de tabou, elle est sans concession, ouverte à toute potentialité. Apparaît alors l’idée, l’élan créateur de la pensée. La création est ainsi la conséquence de la pensée. Or, en l’absence de pensée, nous ne sommes pas dans la création, mais la réaction émotionnelle.

Alors que construisons-nous ? Quelle est notre créativité par rapport aux événements ? C’est là tout l’enjeu de notre société. Au lieu de nous emporter émotionnellement, ne devrions-nous pas élaborer ce travail d’écoute et de réflexion en nous incluant nous aussi dans les données du problème ? L’enfant-terroriste n’est pas un enfant méchant qui veut du mal à ses parents. Nous sommes face à un enfant-terroriste quand nous sommes dans l’incapacité d’élaborer les pensées nécessaires à l’évolution commune.

Crédit photo : Gerd Altmann / pixabay.com

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2 réponses

  1. Marie Bibby dit :

    Je trouve ton article extrémement intéressant, car je suis gênée moi aussi par le manque de réponse de fond au problème, surprise que les citoyens français soient en majorité d’accord avec les frappes en Syrie, l’état d’urgence, la déchéance de nationalité, même si beaucoup sont conscients de l’inéficacité des mesures. Il semble qu’elles sont approuvées justement parce qu’elles préservent le statut quo, la non remise en question. Mais au délà de la remise en question de chacun, c’est une remise en compte de notre société française qui serait nécessaire, déjà fragilisée au niveau identitaire… Je pense que la non remise en question à ce niveau là est aussi sensible et important qu’au niveau de chacun…

  2. David dit :

    En effet, le global et le particulier se rejoignent. Ce qui se passe au niveau global n’est que le reflet de nos crises individuelles : Que n’arrivons-nous pas à dépasser, à accepter de nous-même ? L’étranger, et la crise qu’il génère, n’est que le tiers accoucheur de la prise de conscience de nos limites et fonctionnements.

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